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Lettre d’un Avocat à la cour à Khalifa Ababacar Sall

Khalifa Sall brise le silence ce lundi

Mon cher Khalifa Ababacar,
A l’instar de tant de Sénégalais épris de liberté, nous avons le cœur navré et résigné quand nous avons constaté que vous n’avez pas été admis au bénéfice de la grâce présidentielle.
Cela nous désole fort bien. D’aucuns nous diront que la grâce est une prérogative constitutionnelle relevant exclusivement du pouvoir discrétionnaire du chef de l’Etat. Une telle vision est réductrice et relève d’un certain sophisme.
C’est pourquoi, il est à propos de relever que la Constitution fut-elle la clé de voûte de notre ordonnancement juridique interne, elle n’épuise pas la République qui reste et demeure aussi un esprit, un souffle, des attitudes. En prime, il ne faut pas perdre de vue que le pouvoir de grâce s’exerce aussi au nom du peuple.

Or, le gros du peuple souhaite, voire exige votre libération, parce que le gros du peuple n’accepte pas le procès qui vous a été fait. Parce qu’il n’est ni juste ni équitable.

Ce procès fait partie de ceux qui risquent, si l’on n’y prend garde, au-delà du massacre du droit, de saper l’esprit démocratique de notre nation. En effet, pour avoir participé à votre “procès”, nous savons que vous êtes en peine, non pas parce que vous êtes coupable, mais bien parce que la loi n’a pas été célébrée pour des raisons tenant aux complications politiques que votre libération aurait engendrées.

Quand l’échafaud politique a commencé par vous placer dans l’œil du cyclone, l’échafaud judiciaire, lui, a fait le reste. A la vérité, aucune liberté ne peut résister face à la coalition fatale entre l’échafaud politique et l’échafaud judiciaire. Sous ce rapport, tout était perdu d’avance, dans la mesure où vous avez été mis hors de combat avant même le combat.

Toutefois, nous croyons et nous continuons de croire que si la justice pénale peut régir ou régenter la liberté d’un homme, elle ne parviendra jamais à régenter sa conscience. Souvent, nous vous avons dit que nous ne supportons pas de vous voir dans cette maudite prison, dans cet enclos que nous détestons tant. Il nous est insupportable, au point que nous avons envie de “brûler l’enclos” pour parler comme Renechard. N’est–il pas, cet enclos, une sorte de “lieu géométrique du malheur humain” pour parodier notre confrère Badenter. Malgré tout, vous n’avez de cesse de nous étonner.

En effet, à chaque fois que nos regards se sont croisés dans ces lieux lugubres, nous avons aperçu dans vos yeux souverains quelque chose d’essentiel : la vertu, grâce à laquelle les souffrances injustes que l’on vous a infligées ne seront finalement que de l’écume au sommet de la vague.

Nous plaignons donc ces vainqueurs sans gloire qui s’attendaient à trouver un homme désarmé et qui, par une sorte de surenchère du désespoir, allait vendre son âme au diable pour sortir de l’enclos.

C’était une illusion d’optique dont la preuve la plus éclatante réside dans le choix que vous avez fait, de bonne heure, de donner toute la mesure de votre dignité et de votre courage.

Vous avez compris comme Talleyrand que quand tout est perdu c’est l’heure des grandes âmes. Oui ! Votre attitude faite de dignité absolue face à l’épreuve est symptomatique de la grandeur de votre âme. Si la liberté ne vous est pas donnée par cette grâce suspendue à un désir aux allures narcissiques, elle vous sera donnée, à coup sûr, par le temps qui passe. Neuf cent jours déjà ! Demain n’est donc pas loin et dites vous bien, demain il fera jour.

Nous ne savons quel penseur a dit “c’est du chaos que naissent les étoiles.” A son tour, dans les travailleurs de la mer, un autre penseur, certainement le plus grand de tous les temps, a écrit : “De la chute sort l’ascension. Les médiocres se laissent déconseiller par l’obstacle spécieux, les forts, non, périr est leur peut-être, conquérir est leur certitude.”

Hier, quand on vous a enlevé votre liberté, vous êtes resté debout. Aujourd’hui, quand on vous a enlevé vos fonctions de Maire, vous êtes encore resté debout. Demain, on vous enlèvera peut-être autre chose, vous resterez toujours debout.

Alors, mon cher Khalifa Ababacar, “perseverando” Et puisque, nous refusons de vous voir dans ces lieux lugubres, disions nous, à travers cette relation épistolaire, nous vous envoyons notre plus cordial et énergique serrement de mains et vous prions d’agréer, l’hommage de notre profond respect.


Maître Abdou Dialy Kane
Avocat à la cour

Ouzin Keita traîné
Médecins et Pharmac