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Le 7 février 1986, disparaissait Cheikh Anta Diop, un grand combattant pour l’histoire africaine


Cheikh Anta Diop est né le 29 décembre 1923 dans le village de Caytou situé dans la région de Diourbel (en pays Baol-Cayor), près de la ville de Bambey à environ 150 km de Dakar, au Sénégal.

Son père, (le Jeune) Massamba Sassoum Diop est décédé peu de temps après sa naissance. Sa mère, Magatte Diop, vécut jusqu’en 1984.

Cheikh Anta Diop épousera en 1953, à Paris, une Française, Louise Marie Maes, diplômée d’Études supérieures en Histoire et Géographie. Quatre fils naîtront de cette union.Cheikh Anta Diop

Cheikh Anta Diop décède le 7 février 1986 ; il repose, selon sa volonté, à Caytou, auprès de son grand-père (le Grand) Massamba Sassoum Diop, fondateur du village.

L’Afrique est sous la domination coloniale européenne qui a pris le relai de la traite négrière atlantique commencée au 16ème siècle. La violence dont l’Afrique est l’objet, n’est pas de nature exclusivement militaire, politique et économique. Théoriciens (Voltaire, Hume, Hegel, Gobineau, Lévy Bruhl, etc.) et institutions d’Europe (l’institut d’ethnologie de France créé en 1925 par L. Lévy Bruhl, par exemple), s’appliquent à légitimer au plan moral et philosophique l’infériorité intellectuelle décrétée du Nègre. La vision d’une Afrique anhistorique et atemporelle, dont les habitants, les Nègres, n’ont jamais été responsables, par définition, d’un seul fait de civilisation, s’impose désormais dans les écrits et s’ancre dans les consciences. L’Égypte est ainsi arbitrairement rattachée à l’Orient et au monde méditerranéen géographiquement, anthropologiquement, culturellement.

C’est donc dans un contexte singulièrement hostile et obscurantiste que Cheikh Anta Diop est conduit à remettre en cause, par une investigation scientifique méthodique, les fondements mêmes de la culture occidentale relatifs à la genèse de l’humanité et de la civilisation. La renaissance de l’Afrique, qui implique la restauration de la conscience historique, lui apparaît comme une tâche incontournable à laquelle il consacrera sa vie.

C’est ainsi qu’il s’attache, dès ses études secondaires à Dakar et St Louis du Sénégal, à se doter d’une formation pluridisciplinaire en sciences humaines et en sciences exactes, nourrie par des lectures extrêmement nombreuses et variées. S’il acquiert une remarquable maîtrise de la culture européenne, il n’en est pas moins profondément enraciné dans sa propre culture. Sa parfaite connaissance du wolof, sa langue maternelle, se révèlera être l’une des principales clés qui lui ouvrira les portes de la civilisation pharaonique. Par ailleurs, l’enseignement coranique le familiarise avec le monde arabo-musulman.

A partir des connaissances accumulées et assimilées sur les cultures africaine, arabo-musulmane et européenne, Cheikh Anta Diop élabore des contributions majeures dans différents domaines. Hommage à Cheikh Anta Diop

Exactement 32 ans après son rappel à Dieu, votre portail laviesenegalaise.com pour lui rendre hommage a fouillé dans le Web pour vous replonger sur la vie et l’oeuvre de cet illustre savant du 20e siècle.  Ici, votre portail laviesenegalaise.com reprend pour vous un texte tiré de l’article intitulé Les combats pour l’histoire africaine de Cheikh Anta Diop, rédigé par Tirthankar Chanda de Rfi. Et d’autres part des écrits repris sur le portail dédié au savant, cheikhantadiop .net.

Disparu il y a trois décennies, Cheikh Anta Diop, auteur du célèbre Nations nègres et culture, était à la fois historien, anthropologue, mais aussi homme de sciences. Elève parallèlement de Gaston Bachelard et de Frédéric Joliot-Curie, le Sénégalais avait, grâce à ses travaux de recherche pluridisciplinaires, restitué à l’Afrique son histoire, rompant avec la vision coloniale selon laquelle les Africains étaient des peuples sans passé. Ses thèses sur l’africanité de l’Egypte pharaonique ont profondément bouleversé les mentalités.
Le 7 février 1986, disparaissait Cheikh Anta Diop. Ce grand historien sénégalais, qui faisait partie de la génération des intellectuels noirs de la Seconde Guerre mondiale, a profondément marqué les esprits des Africains jeunes et moins jeunes par son œuvre ambitieuse et subversive, qui voulait réinscrire le continent noir au cœur de l’histoire universelle d’où trois siècles de domination coloniale occidentale avaient fini par la bannir.

Le nom de Cheikh Anta Diop demeure associé à tout jamais à deux grandes idées qui ont révolutionné la pensée historique africaine au XXe siècle : l’africanité de l’ancienne Egypte (ou « l’Egypte nègre » selon l’expression de l’historien), et les origines africaines de l’humanité et de la civilisation. Des idées dont la proclamation n’allait pas de soi en pleine période coloniale, tant les préjugés liés à l’infériorité de la race noire et au mythe du nègre « prélogique » étaient alors fortement enracinés. Faire triompher ces idées, en s’appuyant sur des preuves précises puisées à la fois dans les sciences exactes et dans les sciences humaines, tel fut le combat de toute la vie de Cheikh Anta Diop.
Une formation pluridisciplinaire

Son combat commence par la découverte d’une déclaration attribuée au philosophe allemand Hegel : « L’Afrique n’est pas une partie historique du monde ». La phrase avait profondément choqué le jeune Anta nourri de positivisme historique occidental selon lequel il n’y a pas de peuple sans histoire. Les peuples africains ne pouvaient faire exception à la règle. Fort de cette conviction, le jeune homme s’est lancé dans la recherche du passé africain, tout en se formant à des disciplines les plus diverses dans l’espoir d’y trouver les outils nécessaires pour vérifier et développer ses intuitions d’historien.

Né en 1923 à Thieytou, dans la région de Diourbel, dans une famille d’origine aristocratique wolof, Cheikh Anta Diop a grandi à Dakar. Il a fait des études secondaires brillantes et, à 23 ans, muni d’une bourse de la municipalité dakaroise, il part en France faire des études supérieures. Il débarque à Paris en 1946, avec deux baccalauréats en poche, l’un de mathématiques et l’autre de philosophie.

Tout au long de son séjour parisien, le jeune Diop poursuivra ses recherches dans les deux directions, sciences exactes et sciences humaines et appliquées. Il suit en particulier les cours de philosophie de Gaston Bachelard et se spécialise en physique nucléaire au laboratoire de chimie nucléaire au Collège de France, sous la direction de Frédéric Joliot-Curie (créateur du Commissariat à l’énergie atomique). Cette dernière formation lui permettra de fonder à son retour au Sénégal, au début des années 1960, un laboratoire de datation par le carbone 14 au sein de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN). L’historien va diriger ce laboratoire jusqu’à la fin de sa vie, soumettant à l’épreuve du procédé de datation les échantillons historiques et préhistoriques sur lesquels il fondait ses propres recherches.

A Paris, le jeune Diop fait aussi des études de linguistique comparative sur les similitudes et les correspondances entre le wolof et l’égyptien ancien. Mais il ne parvient pas à réunir un jury, lorsqu’il veut soutenir en 1954 une thèse de doctorat à la Sorbonne, démontrant l’africanité des anciens Egyptiens. Sa démonstration s’appuyait sur la linguistique, l’anthropologie et des citations d’auteurs anciens comme Hérodote et Strabon proclamant que l’Egypte antique était peuplée d’Africains noirs. Son sujet déchaîne les passions car il contrevient aux dogmes de l’égyptologie traditionnelle selon laquelle les Egyptiens pharaoniques étaient des Blancs, et d’origine sémitique. Publiée en 1954 par les éditions Présence africaine, la thèse de Diop connaîtra un succès de librairie retentissant sous le titre Nations nègres et culture.

Coup de tonnerre

Dans les années 1950 – période d’impérialisme colonial finissant lorsque l’Occident domine l’Afrique encore politiquement et intellectuellement -, l’ouvrage de Diop affirmant l’origine africaine de la civilisation sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille de l’establishment intellectuel parisien, guère habitué à tant d’audace de la part des thésards noirs. Pour Aimé Césaire, c’est le livre « le plus audacieux qu’un nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera à n’en pas douter dans le réveil de l’Afrique ».

L’audace de son auteur réside dans l’approche purement historique du passé africain, ce qui marque une rupture avec l’approche ethnologique du mouvement de la négritude. Ce courant, né entre les deux guerres mondiales, appréhendait les sociétés africaines à travers le prisme anthropologique qui faisait siens les préjugés occidentaux, comme en témoigne le célèbre vers de Léopold Sédar Senghor : « L’émotion est nègre, la raison hellène ».

Malgré l’hostilité que suscitent ses théories, Cheikh Anta Diop finira par obtenir, avant de repartir pour son pays en 1960, le titre de docteur d’Etat en présentant des travaux de recherche sur des questions moins conflictuelles, telles que l’Afrique noire précoloniale et l’unité culturelle de l’Afrique noire. La soutenance fut quand même houleuse et dura sept heures d’affilée. « Entre les années 1946 et 1956, a écrit Diop dans son dernier livre Civilisation et barbarie (1981) où il évoque les tensions que des sujets liés à l’Afrique ne manquaient pas de susciter à l’époque coloniale, quand s’est élaboré notre projet de restitution de l’histoire africaine authentique, de réconciliation des civilisations africaines avec l’histoire, l’optique déformante des œillères du colonialisme avait si profondément faussé les regards des intellectuels sur le passé africain, que nous éprouvions la plus grande difficulté, même à l’égard des Africains, à faire admettre les idées qui aujourd’hui sont en passe de devenir des lieux communs. »

Au moment où Cheikh Anta Diop meurt en 1986, ses idées sur l’Egypte nègre tout comme celles sur la profondeur et l’antériorité de l’héritage culturel africain ne faisaient plus polémique. Dans ce domaine, le tournant fut sans doute le colloque de l’Unesco du Caire en 1974 où Egyptologues et africanistes purent pour la première fois confronter les résultats de leurs recherches sur l’origine des anciens Egyptiens. Toutefois, à la lumière d’un fameux discours prononcé il y a bientôt dix ans, à la tribune même de l’université de Dakar portant désormais le nom du plus illustre historien du Sénégal, il est permis de se demander si les affirmations de Cheikh Anta Diop sur l’Afrique mère de l’humanité et des civilisations sont vraiment devenues des « lieux communs ».


L’œuvre de Cheikh Anta Diop

La reconstitution scientifique du passé de l’Afrique et la restauration de la conscience historique

Au moment où Cheikh Anta Diop entreprend ses premières recherches historiques (années 40) l’Afrique noire ne constitue pas “un champ historique intelligible” pour reprendre une expression de l’historien britannique Arnold Toynbee. Il est symptomatique qu’encore au seuil des années 60, dans le numéro d’octobre 1959 du Courrier de l’UNESCO, l’historien anglo-saxon Basile Davidson introduise son propos sur la “Découverte de l’Afrique” par la question : “Le Noir est-t-il un homme sans passé ?”

Dans son ouvrage Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx, Théophile Obenga montre en quoi consiste l’originalité et la nouveauté de la problématique historique africaine ouverte et développée par Cheikh Anta Diop :

“En refusant le schéma hégélien de la lecture de l’histoire humaine, Cheikh Anta Diop s’est par conséquent attelé à élaborer, pour la première fois en Afrique noire une intelligibilité capable de rendre compte de l’évolution des peuples noirs africains, dans le temps et dans l’espace […] Un ordre nouveau est né dans la compréhension du fait culturel et historique africain. Les différents peuples africains sont des peuples “historiques” avec leur État : l’Égypte, la Nubie, Ghana, Mali, Zimbabwe, Kongo, Bénin, etc. leur esprit, leur art, leur science. ” (pp. 27-28).

Nations nègres et Culture – De l’Antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique d’aujourd’hui– que publie en 1954 Cheikh Anta Diop aux Éditions Présence Africaine créées par Alioune Diop est le livre fondateur d’une écriture scientifique de l’histoire africaine.

Les principales thématiques développées par Cheikh Anta Diop

Les thématiques présentes dans l’œuvre de Cheikh Anta Diop peuvent être regroupées en six grandes catégories :

a. L’origine de l’homme et ses migrations. Parmi les questions traitées : l’ancienneté de l’homme en Afrique, le processus de différentiation biologique de l’humanité, le processus de sémitisation, l’émergence des Berbères dans l’histoire, l’identification des grands courants migratoires et la formation des ethnies africaines.

b. La parenté Égypte ancienne/Afrique noire. Elle est étudiée selon les aspects suivants : le peuplement de la vallée du Nil, la genèse de la civilisation égypto-nubienne, la parenté linguistique, la parenté culturelle, les structures socio-politiques, etc.

c. La recherche sur l’évolution des sociétés. Plusieurs développements importants sont consacrés à la genèse des formes anciennes d’organisation sociale rencontrées dans les aires géographiques méridionale (Afrique) et septentrionale (Europe), à la naissance de l’État, à la formation et l’organisation des États africains après le déclin de l’Égypte, à la caractérisation des structures politiques et sociales africaines et européennes avant la période coloniale ainsi qu’à leur évolution respective, aux modes de production, aux conditions socio-historiques et culturelles qui ont présidé à la Renaissance européenne.

d. L’apport de l’Afrique à la civilisation. Cet apport est restitué dans de nombreux domaines : la métallurgie, l’écriture, les sciences (mathématiques, astronomie, médecine, …), les arts et l’architecture, les lettres, la philosophie, les religions révélées (judaïsme, christianisme, islam), etc.

e. Le développement économique, technique, industriel, scientifique, institutionnel, culturel de l’Afrique. Toutes les questions majeures que pose l’édification d’une Afrique moderne sont abordées : maîtrise des systèmes éducatif, civique et politique avec l’introduction et l’utilisation des langues nationales à tous les niveaux de la vie publique ; l’équipement énergétique du continent ; le développement de la recherche fondamentale ; la représentation des femmes dans les institutions politiques ; la sécurité ; la construction d’un État fédéral démocratique, etc. La création par Cheikh Anta Diop du laboratoire de datation par le radiocarbone qu’il dirige jusqu’à sa disparition est significative de toute l’importance accordée à “l’enracinement des sciences en Afrique”.

f. L’édification d’une civilisation planétaire. L’humanité doit rompre définitivement avec le racisme, les génocides et les différentes formes d’esclavage. La finalité est le triomphe de la civilisation sur la barbarie. Cheikh Anta Diop appelle de ses vœux l’avènement de l’ère qui verrait toutes les nations du monde se donner la main “pour bâtir la civilisation planétaire au lieu de sombrer dans la barbarie” (Civilisation ou Barbarie, 1981). L’aboutissement d’un tel projet suppose :

– la dénonciation de la falsification moderne de l’histoire : “La conscience de l’homme moderne ne peut progresser réellement que si elle est résolue à reconnaître explicitement les erreurs d’interprétations scientifiques, même dans le domaine très délicat de l’Histoire, à revenir sur les falsifications, à dénoncer les frustrations de patrimoines. Elle s’illusionne, en voulant asseoir ses constructions morales sur la plus monstrueuse falsification dont l’humanité ait jamais été coupable tout en demandant aux victimes d’oublier pour mieux aller de l’avant” (Cheikh Anta Diop, Antériorité des civilisations nègres – mythe ou vérité historique ?, Paris, Présence Africaine, p. 12).

– la réaffirmation de l’unité biologique de l’espèce humaine fondement d’une nouvelle éducation qui récuse toute inégalité et hiérarchisation raciales : “… Donc, le problème est de rééduquer notre perception de l’être humain, pour qu’elle se détache de l’apparence raciale et se polarise sur l’humain débarrassé de toutes coordonnées ethniques.” (Cheikh Anta Diop, “L’unité d’origine de l’espèce humaine”, in Actes du colloque d’Athènes : Racisme science et pseudo-science, Paris, UNESCO, coll. Actuel, 1982, pp. 137-141).

L’actualité de Cheikh Anta Diop

Comment élaborer une véritable stratégie de développement de l’Afrique : éducation, santé, défense, énergie, recherche, industrie, institutions politiques, sport, culture, etc. ? Quelles sont les conditions du progrès de la conscience humaine et de l’émergence d’une civilisation planétaire ayant définitivement rompu avec la barbarie ?

Cheikh Anta Diop montre que des réponses pertinentes à ces interrogations capitales exigent une connaissance la plus objective possible de son histoire, aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps.

C’est à cette première grande tâche que Cheikh Anta Diop s’est attelé, celle de la restitution de l’histoire du continent africain depuis la préhistoire, par une recherche scientifique pluridisciplinaire. Il est ainsi le refondateur de l’histoire de l’Afrique.

Outre la connaissance du passé réel de l’Afrique et de l’humanité en général, Cheikh Anta Diop assigne quatre buts à ses travaux :

1. La restauration de la conscience historique africaine, c’est-à-dire la conscience d’avoir une histoire. La restauration de cette conscience historique implique que l’égyptologie soit développée en Afrique noire et que la civilisation nubio-égyptienne soit revisitée dans tous les domaines par les Africains eux-mêmes :

“Seul l’enracinement d’une pareille discipline scientifique [l’égyptologie] en Afrique Noire amènera à saisir, un jour, la nouveauté et la richesse de la conscience culturelle que nous voulons susciter, sa qualité, son ampleur, sa puissance créatrice”.

“Dans la mesure où l’Égypte est la mère lointaine de la science et de la culture occidentales, comme cela ressortira de la lecture de ce livre, la plupart des idées que nous baptisons étrangères ne sont souvent que les images, brouillées, renversées, modifiées, perfectionnées, des créations de nos ancêtres : judaïsme, christianisme, islam, dialectique, théorie de l’être, sciences exactes, arithmétique, géométrie, mécanique, astronomie, médecine, littérature (roman, poésie, drame), architecture, arts, etc. […] Autant la technologie et la science moderne viennent d’Europe, autant dans l’Antiquité, le savoir universel coulait de la vallée du Nil vers le reste du monde, et en particulier vers la Grèce, qui servira de maillon intermédiaire. Par conséquent aucune pensée, n’est, par essence, étrangère à l’Afrique, qui fut la terre de leur enfantement. C’est donc en toute liberté que les Africains doivent puiser dans l’héritage intellectuel commun de l’humanité, en ne se laissant guider que par les notions d’utilité et d’efficience.”

“L’Africain qui nous a compris est celui-là qui, après la lecture de nos ouvrages, aura senti naître en lui un autre homme, animé d’une conscience historique, un vrai créateur, un Prométhée porteur d’une nouvelle civilisation et parfaitement conscient de ce que la terre entière doit à son génie ancestral dans tous les domaines de la science, de la culture et de la religion.” (C. A. Diop, Civilisation ou Barbarie)

2. Le rétablissement de la continuité historique, c’est-à-dire restituer dans l’espace et dans le temps l’évolution des sociétés et États africains, notamment de la préhistoire au XVIème siècle, période la plus méconnue. Cheikh Anta Diop insiste dans ses écrits sur le fait que la recherche socio-historique est loin d’être conçue comme un repli sur soi ou une simple délectation du passé :

“Le rôle de la sociologie africaine est de faire le bilan du passé pour aider l’Afrique à mieux affronter le présent et l’avenir.” (C. A. Diop, Antériorité des civilisations nègres – Mythe ou vérité historique ?)

“La relativité de nos structures, ainsi mises en évidence, pourrait nous aider à dégager les bases théoriques d’un dépassement de nos sociétés à castes, dépassement qui ne sera irréversible que s’il est fondé sur la connaissance du pourquoi des choses. N’est-ce pas cela, la révolution sociale, ou en tout cas un de ses aspects les plus importants dans nos pays ?” (C. A. Diop, Civilisation ou Barbarie)

L’étude socio-historique des civilisations africaines permet d’identifier les valeurs qui ont fait leur grandeur et les facteurs ayant engendré leur déclin, d’élaborer les stratégies pour le développement du continent.

3. La construction d’une civilisation planétaire. Cheikh Anta Diop entend contribuer “[…] au progrès général de l’humanité et à l’éclosion d’une ère d’entente universelle […] et “Nous aspirons tous au triomphe de la notion d’espèce humaine dans les esprits et dans les consciences, de sorte que l’histoire particulière de telle ou telle race s’efface devant celle de l’homme tout court. On n’aura plus alors qu’à décrire, en termes généraux qui ne tiendront plus compte des singularités accidentelles devenues sans intérêt, les étapes significatives de la conquête de la civilisation par l’homme, par l’espèce humaine tout entière. L’âge de la pierre taillée et la conquête du feu, le néolithique et la découverte de l’agriculture, l’âge des métaux, la découverte de l’écriture etc., etc. ne seront plus décrits que comme les instants émouvants des rapports dialectiques de l’homme et de la Nature, la série des “défis” de la Nature sans cesse relevés victorieusement par l’homme”. (C. A. Diop, Antériorité des civilisations nègres – Mythe ou vérité historique ?)

“Le climat, par la création de l’apparence physique des races, a tracé des frontières ethniques qui tombent sous le sens, frappent l’imagination et déterminent les comportements instinctifs qui ont fait tant de mal dans l’histoire. Tous les peuples qui ont disparu dans l’histoire, de l’Antiquité à nos jours, ont été condamnés, non par une quelconque infériorité originelle, mais par leurs apparences physiques, leurs différences culturelles. […] Donc, le problème est de rééduquer notre perception de l’être humain, pour qu’elle se détache de l’apparence raciale et se polarise sur l’humain débarrassé de toutes coordonnées ethniques.” (C. A. Diop, “L’unité d’origine de l’espèce humaine”, Colloque “Racisme, Science et Pseudo-Science”, organisé à Athènes par l’UNESCO en 1982)

L’accès à ce futur souhaité exige par conséquent de rompre avec le racisme. De rompre avec le “mensonge culturel” qui a consisté à nier l’humanité des Nègres, à nier l’histoire de l’Afrique. Ce “mensonge culturel” encore aujourd’hui réside dans la négation de l’appartenance de l’Égypte pharaonique au monde négro-africain ainsi que dans la minimisation du rôle civilisateur de cette Égypte dans l’Antiquité. Il exige de vaincre les obstacles qui empêchent le développement de l’Afrique, menacent sa sécurité et hypothèquent sa survie. Il faut “veiller à ce que l’Afrique ne fasse pas les frais du progrès humain”, “froidement écrasée par la roue de l’histoire”, et donc : “On ne saurait échapper aux nécessités du moment historique auquel on appartient”. (C. A. Diop, Antériorité des civilisations nègres – Mythe ou vérité historique ?)

Aujourd’hui, ce moment historique est celui de la renaissance africaine.

4. La renaissance africaine. Cheikh Anta Diop avait 25 ans lorsque, étudiant à Paris, en 1948, il définissait le contenu et les conditions de la renaissance africaine dans un article intitulé “Quand pourra –t-on parler d’une renaissance africaine ?”.

Dans cette perspective, l’acheminement vers un État fédéral devient une urgence continentale car un tel ensemble géo-politique serait à même de sécuriser, de structurer et d’optimiser le développement du continent africain : “Il faut faire basculer définitivement l’Afrique Noire sur la pente de son destin fédéral […] seul un État fédéral continental ou sub-continental offre un espace politique et économique, en sécurité, suffisamment stabilisé pour qu’une formule rationnelle de développement économique de nos pays aux potentialités diverses puisse être mise en œuvre.” ((C. A. Diop, préface du livre de Mahtar Diouf, Intégration économique, perspectives africaines, 1984).

Cheikh Anta Diop termine son ouvrage Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire par quatorze propositions d’actions concrètes allant du domaine de l’éducation à celui de l’industrialisation. Entre autres, il relève une double nécessité vitale :

– celle de la définition d’une politique de recherche scientifique efficiente : “L’Afrique doit opter pour une politique de développement scientifique et intellectuel et y mettre le prix ; sa vulnérabilité excessive des cinq derniers siècles est la conséquence d’une déficience technique. Le développement intellectuel est le moyen le plus sûr de faire cesser le chantage, les brimades, les humiliations. L’Afrique peut redevenir un centre d’initiatives et de décisions scientifiques, au lieu de croire qu’elle est condamnée à rester l’appendice, le champ d’expansion économique des pays développés ”.

– celle de la définition d’une doctrine énergétique africaine et d’industrialisation véritable : “Il s’agit de proposer un schéma de développement énergétique continental qui tienne compte à la fois des sources d’énergie renouvelables et non renouvelables, de l’écologie et des progrès techniques des prochaines décennies … L’Afrique Noire devra trouver une formule de pluralisme énergétique associant harmonieusement les sources d’énergies suivantes : 1. Énergie hydroélectrique (barrages), 2. Énergie solaire, 3. Énergie géothermique, 4. Énergie nucléaire, 5. Les hydrocarbures (pétrole), 6. Énergie thermonucléaire” auxquelles il ajoute le vecteur énergétique hydrogène.


Cheikh Anta Diop en sept dates

1923: Naissance à Diourbel (Sénégal)

1946: Obtention d’une bourse municipale pour aller faire des études en France

1954: Publication de Nations nègres et culture aux éditions Présence Africaine

1961: Retour au Sénégal et recrutement à l’Institut Fondamentald’Afrique noire où Diop

dirigera le laboratoire de datation (carbone 14)

1966: Réception au premier Festival des arts nègres de « l’écrivain qui a exercé la plus

grande influence sur la pensée nègre au XXe siècle »

1974: Organisation au Caire par l’Unesco, à l’initiative de Cheikh Anta Diop, d’un

colloque international réunissant les Egyptologues du monde entier. Recon-

naissance officielle des thèses de l’historien sénégalais sur l’africanité du

peuplement de l’Egypte ancienne.

1986: Mort à Dakar

 

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